L’essentiel de mon métier de recruteuse (« chasseuse de tête » !) consiste à me mettre au
service d’organisations clientes variées (Groupes français et internationaux, ETIs, PMEs,
PMIs familiales ou filiales de Grands Groupes, secteur privé, secteur public ou semi-public,
etc.), afin de – très schématiquement :
1/ comprendre au mieux leur organisation, leur stratégie, leurs enjeux ;
2/ cerner le poste vacant (création ou remplacement), en termes d’impacts sur la chaîne de
valeur ;
3/ identifier et évaluer des profils susceptibles de pouvoir assumer les responsabilités en
question, en termes de talents, de compétences et de motivations ;
4/ créer une relation de confiance entre mes interlocuteurs au sein de l’organisation cliente,
et le ou la candidat(e) finaliste, pour permettre une intégration réussie, puis pour créer
l’impact attendu.
Une « face cachée » de mon métier consiste également à recevoir « dans l’absolu » de
nombreuses personnes, en poste ou ayant quitté leurs organisations précédentes, qui sont à
la recherche d’une nouvelle perspective professionnelle.
Ces entretiens ne portent aucun enjeu de recrutement à court terme, ils ont simplement
comme but de faire connaissance. Bien sûr, ce type de rencontre peut nous amener à nouer,
plus tard, une collaboration autour d’une opportunité qui se ferait jour, mais avant toute
chose, l’objectif est de prodiguer à ces visiteurs mes conseils : sur leur présentation (leur
discours est-il suffisamment structuré, clair, percutant ?), leur CV (ressemble-t-il réellement à
leur parcours, leur personnalité, leur ambition ? est-il suffisamment synthétique, exhaustif,
… ?).
Avant de rencontrer ces candidats qui n’en sont pas vraiment, dans un contexte où il n’y a
pas non plus d’enjeu économique (les entretiens sont bien sûr réalisés de façon totalement
« bénévole »), je vous avoue être toujours assez stressée. Peut-être même plus que dans le
cadre d’entretiens effectués pour des recrutements concrets, occasions où je sais
précisément quelle est ma mission.
Mon questionnement récurrent est en effet le suivant « mais, qu’est-ce que je vais bien
pouvoir apporter à cette personne, cadre supérieur, dotée de – bien souvent – plus de 15 – 20
ans d’expérience, occupant ou ayant occupé des postes à fortes responsabilités, etc. ? ».
Et, presque à chaque fois, je constate que, malgré mon angoisse initiale, les personnes
rencontrées repartent plutôt satisfaites, voire parfois heureuses, soulagées ou même
revigorées et enthousiastes, après nos échanges.
Quant à moi, même si je ne peux pas me permettre d’effectuer cet exercice de façon trop
récurrente, au détriment du temps consacré à mes clients, j’éprouve un véritable plaisir à
pouvoir ainsi être réellement « au cœur » de la dimension humaine de mon métier !
Une fois ce constat effectué, il m’a semblé qu’il était temps – après presque 20 ans de métier
dans le recrutement de cadres et cadres dirigeants – de formaliser les raisons qui font que
ces fameux visiteurs et visiteuses « sans enjeu » repartent à ce point reboostés après nos
échanges informels.
Le premier élément non négligeable réside déjà dans le fait que, pendant au moins une
heure, chacun d’entre eux a l’occasion de parler de lui, de « revisiter » son parcours, de
s’interroger à voix haute sur ses talents, sur ses motivations, dans un climat à la fois
professionnel et bienveillant. Le fait que j’insiste sur l’aspect « sans stress » de ces
parenthèses un peu hors du temps, leur permet en outre sans doute d’être dans une posture
de spontanéité, de liberté, qui offre des échanges d’une grande authenticité.
Ensuite, je leur apporte bien sûr un regard sur l’envers du décor du recrutement en évoquant
notre vision du marché du travail, la durée des missions de recrutement, la complexité
accrue des process de décision, etc. Le plus souvent, j’insiste beaucoup, aujourd’hui, dans
un contexte de crise latente, sur l’importance de ne pas se mettre d’échéance trop rapide en
tête pour trouver ou retrouver un nouveau poste. Mon objectif est de les désangoisser, dans
des contextes ou bien souvent être au chômage est source de forte anxiété, à la fois de la
part de la personne concernée, bien sûr, mais aussi de son entourage (familial et / ou
professionnel) qui, par son inquiétude, ses interrogations, peut alourdir beaucoup les choses.
Être sans emploi à notre époque n’est pas la même chose qu’être hors poste en période
économique faste. Dans la très grande majorité des cas, ce n’est pas à la personne de se
remettre en cause si sa recherche est longue et lui semble peu fructueuse, c’est plutôt dû à
l’environnement tendu actuel. D’un contexte difficile, il faut faire un atout et un levier pour
bâtir une approche du marché peut-être un peu longue, mais sereine et constructive.
Enfin, j’en viens au sujet qui me tient le plus à cœur : l’atypisme. Ah, l’atypisme ! Les
personnes que je suis amenée à rencontrer sont TOUTES atypiques. Quelle chance !
Surtout que, vous imaginez bien, dans notre environnement français un peu classique et nos
formations très « Grandes Ecoles », les gens qui croisent la route d’un cabinet de chasse de
tête lors de leur parcours de recherche sont … issus d’écoles de commerce, d’écoles
d’ingénieurs, de bac + 5 et plus, etc. J’exagère un peu, mais … à peine (malheureusement
pour les enjeux liés à la diversité, mais…c’est un autre sujet !).
« Notre » atypisme est donc un atypisme bien particulier et, soyons franc, assez formaté !
Les personnes qui passent dans mon bureau sont rarement de vrais schizophrènes. Elles
savent parfaitement expliquer les choix qu’elles ont faits au cours de leur carrière, même s’ils
peuvent paraître plus audacieux qu’attendus. Ces décisions ont en effet été prises pour des
raisons, pour des motivations, propres au contexte d’alors, et propres à la stratégie –
personnelle et / ou professionnelle – qui était la leur à ce moment donné de leur carrière.
Cette étape est, pour moi, la réappropriation de son parcours par chacun. Au-delà d’être
capable d’expliquer pourquoi et comment on a participé à la performance des organisations
que l’on a traversées (exercices parfaitement rodés au sein des cabinets d’outplacement),
chacun doit être en mesure de relater avec fluidité les articulations de son parcours le
pourquoi du comment il / elle a changé de poste, d’entreprise, etc.
Beaucoup aujourd’hui pourraient appeler cela un exercice d’ « alignement ». Attention,
l’alignement n’est pas forcément la recherche de cohérence. Nous sommes tous cohérents
par essence (rappelez-vous : nous ne sommes pas schizophrènes !).
Nous sommes tous cohérents et alignés, mais … en relief, et en faisant toujours preuve
d’agilité !
A ces « candidats sans enjeu », ces professionnels de grande qualité, souvent des
managers, des experts reconnus, qui se retrouvent à la recherche d’un nouveau challenge
professionnel, période de vie qu’ils peuvent éprouver comme étant compliquée, et à laquelle
ils n’ont pas toujours été préparés, je donne donc un seul conseil : ne parlez pas de votre
atypisme. Ce terme est trop utilisé et presqu’effrayant sous nos latitudes, où l’on cherche
plutôt à tendre vers de l’homogénéité (« je ne veux pas d’atypisme chez moi »), pour être
réellement porteur d’impact et de sens.
Parlez de singularité. De VOTRE singularité ! Repérez-la dès que vous le pouvez et cultivez-
là.
Les organisations que vous avez traversées l’ont appréciée, votre futur cadre de travail va
s’appuyer sur elle pour enrichir sa chaîne de valeur. C’est souvent cette singularité qui fait la
différence.
Et, ne trouvez-vous pas, comme moi, que ce mot « singularité » est réellement …
enthousiasmant ?